Quand aimer: devient une affaire de propriété
Quand aimer: devient une affaire de propriété

Quand aimer: devient une affaire de propriété
Posséder n’est pas aimer. Mais dans certains couples, la nuance finit dans le sang. Voici le pourquoi, selon l’architecte et homme de culture, Fabien Manda.
Quand une femme veut partir, certains hommes sortent encore le vieux logiciel de la possession : jalousie, contrôle et ego blessé — jusqu’à transformer une histoire d’amour en tragédie. Derrière les féminicides, il y a la jalousie, le contrôle, les frustrations et surtout cette vieille idée : une femme serait la propriété de l’homme qui partage sa vie.
« Si tu n’es pas à moi, tu ne seras à personne. » La phrase a tout d’une déclaration d’amour passée au contrôle technique de la violence. Elle dit surtout une chose : ici, il n’est plus question d’aimer, mais de posséder. Et lorsqu’une femme décide de partir, certains hommes ne voient plus une séparation. Ils voient un affront, un vol, une défaite.
Pour Fabien Manda, c’est là que commence le mécanisme. « Le sentiment de possession, pas d’amour », explique-t-il, figure parmi les ressorts majeurs des violences pouvant conduire au passage à l’acte. L’autre cesse d’être un sujet libre. Il devient un territoire à défendre. Avec, parfois, le poing pour frontière.
L’ego blessé
La jalousie vient ensuite mettre de l’huile sur le feu. Une femme qui travaille, entreprend, gagne son argent ou connaît une réussite supérieure à celle de son conjoint peut devenir, chez certains hommes fragilisés, une source d’angoisse. Le problème n’est pas sa réussite. C’est ce qu’elle révèle chez celui qui la regarde.
« L’homme se sent humilié, diminué. Il compense par la violence pour reprendre le dessus », analyse Manda.
Autrement dit, l’autonomie féminine n’est pas une menace en soi. Elle devient une menace pour celui qui confond encore virilité et domination.
Puis arrive le grand classique du couple toxique : le contrôle. Où vas-tu ? Avec qui ? Pourquoi ce message ? Qui a aimé ta photo ? Pourquoi cette robe ? Pourquoi ce « non » ? À force de questions, le conjoint devient commissaire de police, procureur et parfois bourreau de son propre foyer.
Le narcissisme supporte mal la contradiction. Certains hommes veulent être obéis jusque dans les détails les plus insignifiants. La femme n’est plus partenaire : elle devient administrée.
La colère en embuscade
Il y a aussi les frustrations. Argent, chômage, alcool, consommation de substances, difficultés sociales : le quotidien camerounais n’est pas toujours un long fleuve tranquille. Mais les difficultés économiques n’expliquent pas tout. Des millions d’hommes connaissent la frustration sans devenir meurtriers.
Le problème surgit lorsque la colère devient le seul langage disponible.
Les réseaux sociaux, eux, ont transformé le téléphone en petite boîte à soupçons. WhatsApp, Facebook, TikTok : un « j’aime », un message ou une photo peuvent suffire à nourrir la paranoïa. L’infidélité, réelle ou supposée, devient alors carburant.
Mais une trahison peut justifier une rupture. Jamais un homicide.
Manda pose ici une limite essentielle : « L’infidélité réelle ou supposée fait mal, ça peut finir un couple, ça ne donne pas le droit de tuer. »
Et la faute serait à qui ?
C’est le moment où le débat dérape souvent. Elle l’aurait insulté. Elle aurait provoqué. Elle aurait fréquenté d’autres hommes. Elle aurait voulu une vie trop chère. Elle l’aurait humilié devant les enfants.
Peut-être. Mais attention au piège.
Une dispute peut être à deux. La violence n’est pas automatiquement une affaire à deux. Une personne peut provoquer une querelle ; l’autre choisit de frapper. Une personne peut vouloir partir ; l’autre choisit de menacer. Une personne peut dire non ; l’autre choisit de tuer.
C’est pourquoi Fabien Manda insiste : « Le conflit est à deux. La violence est un choix d’une seule personne. »
La formule mérite d’être méditée. Car expliquer le comportement d’une victime ne doit jamais conduire à justifier celui du meurtrier.
Le vieux poison
Il y a enfin ce que les générations transmettent sans toujours s’en rendre compte. Le garçon qui grandit dans une maison où le père frappe la mère peut apprendre que la violence constitue une forme acceptable d’autorité. Plus tard, il reproduit le scénario, parfois avec une technologie plus moderne mais les mêmes réflexes archaïques.
Le féminicide ne commence donc pas toujours avec le couteau, le marteau ou le pistolet. Il peut commencer beaucoup plus tôt : dans une plaisanterie sexiste, une gifle présentée comme « correction », un téléphone fouillé, une sortie interdite, une menace banalisée.
Voilà pourquoi la prison, si nécessaire soit-elle, ne suffit pas. Il faut aussi apprendre aux garçons à gérer la frustration, à accepter le refus, à parler de leurs émotions et à comprendre qu’une femme n’est pas un bien immobilier avec acte de propriété.
Et il faut surtout cesser de demander aux femmes de devenir petites pour rester en vie.
La femme qui travaille n’est pas coupable de réussir. Celle qui quitte son compagnon n’est pas coupable de vouloir vivre autrement. Celle qui refuse n’est pas coupable de dire non.
« Ce qui tue n’est pas ce que la femme fait, c’est comment l’homme interprète ce qu’elle fait », résume Fabien Manda.
Tout est là. Deux hommes peuvent subir la même frustration. L’un partira. L’autre frappera. La différence ne se trouve pas dans la femme, mais dans le rapport à soi, à l’autre, à la colère et au pouvoir.
Au Cameroun, le combat contre les féminicides ne consiste donc pas seulement à compter les mortes. Il faut aussi regarder les vivants : les garçons que l’on éduque, les hommes que l’on laisse croire que la virilité est une affaire de domination, les familles qui minimisent les premiers signaux.
Parce qu’entre « je t’aime » et « tu es à moi », il n’y a parfois qu’une phrase.
Mais entre une dispute et un meurtre, il devrait toujours y avoir une limite.
Et cette limite s’appelle la responsabilité.



