Ahidjo et la France : la rupture d’une alliance postcoloniale

Les relations entre le Cameroun et la France, héritées de la période post-indépendance, ont connu un tournant critique sous la présidence d’Ahmadou Ahidjo. Considéré initialement comme un partenaire stable par Paris, le premier président du Cameroun a progressivement adopté une série de mesures économiques visant à réduire la dépendance de son pays vis-à-vis de l’ancienne puissance coloniale.
Une politique économique d’émancipation
Au début des années 1970, le gouvernement camerounais a lancé plusieurs initiatives stratégiques pour affirmer sa souveraineté économique. Parmi les décisions marquantes figurent le retrait de la compagnie aérienne multinationale Air Afrique et la création de Camair, une compagnie nationale. L’État a également mis fin à sa participation à l’Organisation commune africaine et malgache (OCAM).
Dans le secteur agro-industriel, la création de la Société de développement du blé (Sodeblé) a remis en cause le monopole des meuniers français. Le projet de la Cellucam, confié à des partenaires autrichiens, a affecté les intérêts des papetiers hexagonaux. Par ailleurs, la Société d’expansion et de modernisation de la riziculture de Yagoua (Semry) a été instituée pour développer la production locale de riz et limiter les importations. Le chantier de la Société nationale de raffinage (Sonara) a également été attribué à des entreprises autres que françaises.
La réaction des milieux d’affaires et politiques français
Ces orientations, perçues comme des nationalisations, ont suscité une vive opposition des cercles économiques français, qui ont exercé des pressions sur l’Élysée. La présidence de Georges Pompidou, affaiblie par la maladie du chef de l’État et par des divisions internes, a temporisé. La situation s’est tendue avec l’arrivée de Valéry Giscard d’Estaing, dont l’administration a adopté une posture plus ferme face à la politique économique camerounaise.
Un changement notable est intervenu dans le traitement médiatique de l’opposition camerounaise en France. Après des années de relative discrétion, la presse hexagonale a accordé une tribune aux détracteurs du régime de Yaoundé. L’écrivain et intellectuel Mongo Beti a ainsi pu critiquer ouvertement le pouvoir en place depuis Paris.
Le basculement et la transition vers Paul Biya
Un incident impliquant un individu se présentant comme un agent des services camerounais et évoquant des menaces contre Mongo Beti a été porté à la connaissance des autorités françaises. L’individu a été interpellé puis reconduit à la frontière. Parallèlement, une autorisation a été délivrée pour une manifestation d’opposants camerounais à la Mutualité à Paris, un événement sans précédent.
Ces signaux ont été interprétés par le président Ahidjo comme un retrait du soutien français. La transition politique de 1982, qui a vu Paul Biya lui succéder, a été suivie d’une visite officielle du président français François Mitterrand. Lors de cette visite, ce dernier a déclaré au nouveau chef de l’État camerounais être « à l’aise » avec lui, scellant ainsi le nouvel alignement des relations bilatérales.
Contraint à l’exil, Ahmadou Ahidjo s’est installé au Sénégal, où il est décédé. Ce revirement illustre la volatilité des alliances politiques postcoloniales, où les considérations économiques stratégiques peuvent primer sur les loyautés historiques, un schéma observé dans les relations de plusieurs États africains avec leurs anciennes métropoles.



