Cameroun : débat sur une réforme électorale à base communautaire

Une proposition de réforme du système électoral, visant à garantir la représentation des populations dites de souche, suscite un vif débat au Cameroun. Ce projet, qui préconise la création de collèges de vote distincts, oppose deux visions antagonistes de la démocratie et de la cohésion nationale.
Une proposition pour sécuriser la représentation locale
Portée par Célestin Bedzigui, chef traditionnel et président du Parti de l’Alliance Libérale (PAL), l’initiative part d’un constat : les comportements électoraux restent profondément influencés par l’appartenance communautaire. Face à l’urbanisation rapide de métropoles comme Yaoundé et Douala, il craint une dilution de la voix politique des autochtones des régions du Centre et du Littoral.
La proposition s’appuie sur le préambule de la Constitution camerounaise, qui prévoit la protection des minorités. Elle suggère la mise en place de deux collèges : l’un réservé aux populations autochtones d’une région (Collège A), l’autre aux résidents originaires d’autres régions (Collège R). Une répartition asymétrique des sièges, pouvant aller jusqu’à 90% pour le collège autochtone aux législatives, serait instaurée pour assurer une majorité qualifiée aux « populations de souche ».
Selon son promoteur, cette mesure, qui s’inspire de mécanismes existants pour l’élection des conseillers régionaux, permettrait d’éviter des frustrations et de sécuriser la représentation locale dans un contexte de mutations démographiques.
Une critique frontale dénonçant une instrumentalisation
Cette approche est fermement contestée par Jean Baptiste Ketchanteng, journaliste et figure du Mouvement Africain pour la Nouvelle Indépendance et la Démocratie (MANIDEM). Il y voit une « dérive tribaliste » qu’il impute principalement au parti au pouvoir, le Rassemblement Démocratique du Peuple Camerounais (RDPC).
Pour Ketchanteng, la mise en avant des clivages ethniques, comme les tensions entre Bamiléké, Beti ou Sawa, est une stratégie politique. Elle viserait, selon lui, à mobiliser des bases communautaires en prévision de la fin du long cycle politique ouvert sous la présidence de Paul Biya, et à masquer l’incapacité à répondre aux urgences sociales que sont la sécurité, l’emploi, la santé et l’éducation.
Il oppose les solidarités historiques, forgées durant la lutte pour l’indépendance, aux communautés actuelles qu’il estime affaiblies et manipulées par des élites corrompues. Sa position défend une citoyenneté politique qui transcende les appartenances ethniques, considérant que l’institutionnalisation du vote communautaire risquerait de fragmenter durablement le corps politique.
Un débat sur les fondements de la nation
Au-delà de la technique électorale, l’opposition révèle une fracture plus profonde sur la nature de l’État-nation camerounais. D’un côté, une vision prônant un réalisme institutionnel qui acte et encadre les logiques communautaires pour préserver un équilibre. De l’autre, une vision postcoloniale qui aspire à une citoyenneté unifiée, voyant dans le communautarisme un frein à l’unité nationale et un outil de conservation du pouvoir.
La question centrale reste de savoir si un tel système constituerait un garde-fou contre la marginalisation de certaines populations ou, au contraire, le point de départ d’une fragmentation ethnique entérinée par les institutions. Ce débat place le Cameroun face à un dilemme de gouvernance crucial, entre la reconnaissance de réalités sociologiques et la préservation d’un idéal républicain.



